• Joelle Razanajohary

Jean Vanier et l'ombre de Baal...


Enquête après enquête, le long cortège des révélations d' abus sexuels en tous genres qui ont eu lieu dans les églises et les milieux religieux ne cesse de croitre. Que se passe-t-il donc dans ces milieux qui par ailleurs prônent l’amour et le respect de tous, jusqu’aux plus petits, puisque tous affirment suivre le Christ. Je pense ici à Jean Vanier, aujourd’hui au cœur d’un énième scandale qui semble dépasser tout ce que l’entendement est capable de concevoir.


L’homme en effet est emblématique de la lutte au profit de ceux qui n’avaient pas voix au chapitre, les handicapés ! Pourquoi alors ces femmes, fragiles elles aussi puisqu’en demande d’accompagnement spirituel, n’ont-elles pas été reconnues par lui comme des petits ?


Il semble qu’il y ait quelque chose à l’œuvre derrière ces abus, quelque chose de bien plus puissant que ces hommes et ces femmes ne pouvaient imaginer, quelque chose que je nomme l’ombre de Baal !


Le Baalisme est cette religion du Proche-Orient Ancien connue de l’Ancien testament et contre laquelle les prophètes de Yahwé luttaient, notamment parce qu’elle se manifestait sous forme de prostitution sacrée dans des temples construits en l’honneur de ses dieux et déesses sur des lieux élevés géographiquement.

Cette religion utilisait la sexualité comme un moyen de communion spirituelle, notamment à travers le prisme du ‘mariage sacré’.


Quesako, me direz-vous, et qu’est-ce que cela vient faire ici ?


Eh bien, c’est clairement à cela que renvoie la phrase choc que Jean Vanier aurait dite à certaines de ces femmes abusées : ‘Ce n’est pas nous, tu es Marie et je suis Jésus !’


Dans le mariage sacré, ( Lire ‘Le mariage sacré’ de Samuel-Noah Kramer et 'L'érotisme sacré à Sumer et à Babylone' de jean Bottéro et S.N. Kramer), la prostituée sacrée ne vit pas l’acte sexuel en son nom propre mais en celui de la déesse qu’elle représente, et la personne qui vient vers elle -le roi, la plupart du temps- vit également l’acte sexuel sous le nom d’emprunt du dieu qu’il représente. Dans le Baalisme, variante mésopotamienne plus tardive du mariage sacré sumérien, la prostituée sacrée représentait la terre que la personne qui venait vers elle fécondait comme Baal, dieu de la pluie et de l’orage fécondait la terre pour qu’elle porte du fruit.



Force est de constater que nous nous trouvons ici et maintenant face à la même configuration qu’alors et là-bas:


- Une sexualité personnelle non assumée mais vécue à travers le prisme d’un déplacement : Ce n’est pas nous, mais c’est eux ! (Ce déplacement, cette fuite dans le mystique rendrait le désir et la sexualité qui l’accompagne plus acceptable, tout comme la spiritualisation du Cantique des cantiques rendait sa lecture tolérable…)


- Une proximité revendiquée entre spiritualité et sexualité, nourrie qui plus est aujourd'hui, par une mystique en plein développement dans le catholicisme puisque théorisée par Jean-Paul II dans sa « Théologie du corps ».



Sur ce deuxième point, en effet, dans son écrit précité, Jean-Paul II qualifie le corps de ‘sacrement’, c’est-à-dire de ‘signe qui rend visible le mystère invisible de Dieu’, mystère caché de toute éternité et révélé dans le couple. Pour lui, « l’expression sexuelle (du corps) devient en quelque sorte une icône, une image terrestre de la vie intérieure de la Trinité. En plus d’être une image de la trinité, l’expression sexuelle de l’amour est également appelée à être une image de l’union de Dieu avec l’humanité » (dans Christopher West, ‘La théologie du corps pour les débutants’, Ed. de l’Emmanuel, Paris 2014).


Les dérives possibles de ces affirmations sont nombreuses d’autant plus qu’elles s’enracinent dans un milieu qui a longtemps suspecté aussi bien la sexualité que les femmes, d’être porteuses de multiples dangers pour les ‘saints’. Eux seuls, les saints, étaient capables de circonvenir les turpitudes du corps pour atteindre directement la dimension divine, trinitaire de la communion…

Ces positionnements théologiques consistant en un lien clairement établi entre sexualité et spiritualité existaient sous forme de germe bien avant leur théorisation par Jean-Paul II.


Ainsi, le théologien Louis Bouyer, né dans une famille protestante et ordonné pasteur en 1935, avant de devenir prêtre de l’église catholique (1939) écrivait en 1976 que « l’union des sexes dans toute sa réalité indissolublement charnelle et spirituelle, apparait comme (..) la seule image suffisante (…) d’une union à ce point transcendante» (dixit, l’union entre Dieu et sa création !) tout en fustigeant curieusement dans le même chapitre de son livre « Mystère et ministères de la femme» le lien entre la sexualité et Dieu telle que vécue dans les religions voisines des prophètes vétérotestamentaires… Sic.


Pour les penseurs catholiques de cette génération des années 60 à 80, « c’est à partir de la vie trinitaire où culmine la Révélation et s’enracine la notion de personne qu’elle (la sexualité) doit se comprendre » (Jean Duchesne, exécuteur testamentaire de Louis Bouyer, préface de ‘Mystère et ministère de la femme’)


Le théologien catholique Georges Weigel décrit 'La théologie du corps' de Jean-Paul II comme ‘une des plus audacieuses reconfigurations de la théologie catholique depuis des siècles » et comme « une sorte de bombe à retardement qui pourraient exploser avec des effets spectaculaires peut-être au XXIème siècle » Il ne croyait pas si bien dire ! Les premières déflagrations sont en effet terribles et n’épargnent personne, même et peut-être surtout ceux que l’on pensait ‘les plus saints’.


La violence contenue dans l’image utilisée par Jean Vanier et par son mentor, le tristement célèbre Philippe Thomas, pour abuser les femmes prises dans leurs filets, est réelle puisqu’il s’agit d’une mère qui aurait des relations sexuelles avec son fils, mère à laquelle toutes les femmes catholiques sont invitées à se conformer, là où l'abuseur lui-même est un père de l'église… La confusion incestueuse est au rendez-vous de multiples manières et le fonctionnement symbolique de l'image ne masque pas cette violence et ne la diminue en rien.


Il est temps pour tous ( les croyants catholiques, bien sûr ; mais évangéliques également qui n’hésitent pas à faire du conjoint masculin le double humain de l’époux divin) de reconsidérer nos croyances au sujet de la sexualité, de sa place dans le couple, de sa relation ou de son absence de relations avec le divin. Bible en mains, certes. Des voix s'élèvent pour affirmer que le temps est venu d'un travail de fond et que cette crise est une occasions unique permettant de prendre conscience de ce que la sexualité est et surtout de ce qu’elle n’est pas. De ce qu’elle nous apporte, à savoir la communion entre époux, et de ce qui n’est pas de son registre, à savoir la communion avec Dieu !


Osons ici une autre version de 'Rendons à César ce qui est à César… " en disant: 'Rendons au corps ce qui est au corps, et à l'esprit ce qui est à l'esprit' !


Vite, mettons-nous au travail… Il y a urgence !

982 vues
Join my mailing list

© 2023 by The Book Lover. Proudly created with Wix.com